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Etablissements hospitaliers  Mort et handicap  Notre contribution écrite dans les Dossiers de l’Obstétrique n° 329 - Juillet 2004 
Des formations pour les soignants, Guy Austruy, formateur

J’ai de l’estime pour Paul mais quand il a émis des réserves sur les formations qui poussent les participants dans le moule de la direction, les conduisent à avaler plus docilement les "pilules" les plus grosses, les exhortent à supporter des conditions de travail indignes, les culpabilisent s’ils ne font pas plus, plus vite et mieux,... je me suis senti égratigné par l’amalgame dans lequel j’étais potentiellement projeté.

Le mois suivant, il m’arrivait de penser encore à cette apostrophe et de réfléchir à mieux éclairer notre démarche de façon à écarter toute ambiguïté pour les stagiaires et pour toute hiérarchie. Au retour d’un long déplacement hors de l’hexagone, j’ai trouvé un courrier de la Direction Régionale du Travail, de l’Emploi et de la Formation Professionnelle exigeant un dossier à produire pour le lendemain : "La loi de modernisation sociale n° 2002- 76 du 17 janvier 2002 a remplacé la déclaration préalable d’existence des dispensateurs de formation par une déclaration d’activité...". Incapable de répondre dans les délais, j’ai pris contact téléphonique avec l’inspecteur du travail chargé de mon dossier.

Après avoir éclairé la vocation de cette déclaration d’activité, mon interlocutrice me questionne sur le champ de mes interventions. Je commence en citant les stages que je dispense dans les hôpitaux mais cette dame m’interrompt en affirmant qu’elle n’avait pas reconduit plusieurs numéros d’enregistrement pour des intervenants dans ces institutions. Stupéfait, je lui demande des explications. "Je vous donne un exemple, me répond-elle, les soignants sont nombreux à s’inscrire pour des stages "Apprendre à gérer son stress". L’efficacité de ces actions ne participera en rien à l’amélioration des modalités d’exercice de ces agents si les conditions de travail dans ces établissements ne sont pas révisées. Il est des unités au sein desquelles les salariés pourraient suivre trente fois par an ce stage sans aucun effet sur leur stress car l’organisation même du service est iatrogène : le flux tendu en personnel (*), l’encadrement, les tâches et les conditions pour les accomplir,...".

"... Nous ne considérons donc pas ces actions comme de la formation".

Les craintes de Paul trouvaient en l’occurrence un prolongement inattendu et brutal. L’échange argumenté aboutit à la conclusion suivante : l’inspectrice prendrait ou non en compte ma déclaration d’activité à la lecture de mon dossier. Ce qu’elle fit positivement quelques semaines plus tard car les sessions que nous encadrons sont délibérément centrées sur les forces vives.

Ma discussion avec Paul s’est poursuivie par courriel :

Paul - "Mon propos polémique s’inscrit dans la critique plus générale de nos prétentions pédagogiques (Cf. Illich) qui visent en définitive à imposer un savoir, le savoir dominant ou officiel en tout cas extérieur à l’autre, n’appartenant ni à son expérience, ni à son histoire, les seules qui, quelles qu’elles soient, sont vraies, méritent respect et peuvent constituer le point de départ d’une réflexion, d’un projet réciproquement enrichissant".

Moi-même - "Je sais que des formateurs ou organismes dispensateurs collaborent (au pire sens du ferme) avec des entreprises, y compris des hôpitaux, pour amadouer les personnels, pour leur faire accepter l’inacceptable, pour les mettre dans une forme qui corresponde aux fonctionnements de la direction, ... Ce n’est pas le genre de la maison et je suis très critique sur ces arrangements et ces besognes où l’éthique et l’humanité ne sont pas placées au meilleur rang".

C’est une des raisons principales qui m’incitent à négocier la co-animation de ces sessions, dont le thème est les conséquences de la mort, de manière à toujours garder une attention soutenue à la fois sur les contenus et les méthodes pédagogiques, et sur l’évolution affective et émotionnelle des participants.

Je me sens plus déformateur que formateur. Je tente d’accompagner les professionnels que je croise pour qu’ils s’approprient l’idée qu’il existe plusieurs façons de voir les choses. Pour qu’ils choisissent leur manière d’appréhender leurs problèmes professionnels dans le plus grand respect des patients, après un éclairage le plus large possible sur les solutions envisageables".

Paul - "... Je pense que les agents qui travaillent à l’hôpital savent être en relation et entourer les familles et les personnes endeuillées ...".

Moi-même - "Votre commentaire sur la prédisposition des soignants pour leurs confrontations avec la mort me laisse perplexe. En prenant ce terme dans son sens linguistique - c’est-à-dire "une virtualité dont l’actualisation (") est la performance." - chacun de nous porte en lui cette compétence. Si j’en suis convaincu, mon expérience corrobore que, de l’aptitude à sa mise en acte, le chemin peut être long et très difficile".

En effet, il est des sentiers sur lesquels un accompagnement favorise le parcours.

Comme le deuil, la formation reste un processus individuel. Alors que l’entreprise programme des plans et des cursus pour améliorer ses rendements, chaque agent devrait recenser ses besoins pour construire et améliorer son aisance et ses capacités professionnelles. L’efficacité collective est liée aux performances particulières sans pour autant correspondre à la somme des facultés individuelles. L’interpénétration des savoirs être et des savoirs faire singuliers et ses aléas donnent une identité, une image à une équipe, à un service.

Les cibles premières étant l’intérêt et les dispositions des salariés en stage, il est indéniable que l’employeur puisse attendre et espérer un gain de cette action en terme de progrès concernant les objectifs et les finalités de l’entreprise. Ce sont là, en effet, les conséquences possibles d’une formation si le contexte de travail est par ailleurs satisfaisant. Mais une initiative en direction des ressources humaines, et non au profit d’une structure, donne de la détermination aux agents, du recul sur les événements et de la créativité. Elle contribue au développement de chacun et de l’équipe dans des perspectives de préservation et de renforcement des personnes : en actualisant les connaissances ; en y mettant de l’ordre pour ajuster les liens et les tâches ; en précisant les limites du champ professionnel ; en préconisant l’organisation de groupes de parole ; en suggérant la supervision des pratiques et la révision des protocoles relationnels...

Oui Paul, la qualité de ces sessions, produite par les soignants, les renforce et les valorise. Nous ne les formons pas, ils se forment dans le cadre d’une effervescence interactive et productive dans laquelle nous nous enrichissons réciproquement. - Sur ce point, je suis totalement en accord avec vous -. Ils tirent de cette élaboration une certaine assurance et des repères pour mettre en œuvre leurs compétences. Conséquence immédiate, ils se sentent mieux dans leur peau et dans leur costume de soignant. En cascade, l’effet sur la qualification des équipes est manifeste comme le mieux-être au travail (***). En corollaire de cette évolution, les interventions des personnels auprès des familles endeuillées sont améliorées, l’image du service également. L’absentéisme peut être endigué sans pour autant avoir été la visée initiale et sans que les formateurs se soient "défroqués", sans qu’ils aient perdu âme, éthique ou humanité.

* Euphémisme !

** La mise en acte

*** Lire le témoignage de Justine et tous les autres

Article paru dans Les Dossiers de l’Obstétrique / N° 329 / Juillet 2004 ... Liens vers Les Dossiers de l'Obstétrique

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