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Etablissements hospitaliers  Mort et handicap  Notre contribution écrite dans les Dossiers de l’Obstétrique n° 329 - Juillet 2004 
Les IVG ne font pas de deuil ! Guy Austruy, formateur

Les IVG ne font pas de deuil !

« Je ne comprends pas pourquoi nous discutons des IVG. Ces femmes ne font pas de deuil après l’interruption de leur grossesse puisqu’elles l’ont voulue. Pourquoi ce thème surgit-il dans ce stage ? » La sage-femme qui interrompt ce débat semble bouleversée. Un silence pesant s’installe dans la salle et tous les regards se posent sur les deux intervenants.

Parmi les grandes particularités des stages « Accompagner les familles confrontées au handicap et au deuil » les participants expriment très souvent un début de polémique sur l’interruption volontaire de grossesse. Un moment qui incite le groupe à passer la vitesse supérieure. Les esprits s’échauffent, le ton monte parfois, chacun cherche à convaincre et à rallier à sa cause. Les avis sont très partagés et les nuances des diverses positions quelquefois d’une très fine subtilité. La petite voix de ma prudence me murmure à l’oreille : "Ne te mêle pas de cela !" pendant que je propose : "Nous allons entendre toutes les idées sur ce sujet pour élargir notre capacité de réflexion".

- « Je suis là pour donner la vie ou pour la maintenir. Pas pour l’enlever. »

- « Je suis croyante et je ne peux ni ne veux tuer mon prochain. »

- « Dans ce cas précis tu devrais aussi refuser de participer aux ITG. »

- « Ce n’est pas la même chose. Dans ces circonstances, elles sont obligées. Elles ne le veulent pas vraiment, elles ne peuvent pas faire autrement. »

- « A l’hôpital, est-ce la loi de Dieu qui s’applique ou celIe de l’Etat et de la République ? »

- « La loi est écrite pour cadrer les choses et expliciter ce que nous avons à faire dans l’intérêt des femmes et des couples. »

- « Cette loi a tout de même été une sacrée avancée pour les femmes, pour LA femme. »

- « Une loi qui ne respecte pas celle de Dieu peut-elle être bonne ? »

- « Mon droit de réserve m’autorise à me défendre de participer à ça. »

- « Tu pourrais aussi travailler dans un autre service. »

- « J’ai l’impression qu’elles sont plus nombreuses chaque année. »

- « Depuis que nous refusons d’être inscrites sur le planning du bloc, il y en a moins ! »

- « Nous en recevons moins mais elles sont maintenant plus nombreuses dans la maternité voisine. »

- « Si là-bas elles sont également refoulées, elles iront en rangs serrés au CHU. »

- « Cela ne change rien au fond du problème. »

- « Si nous arrêtons toutes dans le département, ce sont les "tricoteuses" qui recommenceront à besogner dans leur cuisine. »

- « Ces femmes sont volontaires mais je n’ai pas à assumer leur choix. »

- « Elles n’ont qu’à prendre leurs précautions, toutes les femmes connaissent la pilule. »

- « Elles arrivent avec le sourire comme si elles consommaient un contraceptif du lendemain. »

- « Je n’en ai vu aucune sourire. »

- « Avant je leur tenais la main, mais j’ai réfléchi, je ne veux pas être complice. »

- « En 30 ans, devant la porte du bloc, j’ai convaincu des mères à renoncer et j’ai ainsi sauvé quinze vies. »

- « Sais-tu seulement ce que sont devenus ces enfants-là ? »

- « C’est le volontaire qui ne va pas. Elles n’ont pas le choix car c’est pour elle, à ce moment-là, la seule solution possible. »

- « Une fois, je veux bien, mais quand elles reviennent, elles n’avaient encore pas le choix ? »

- « Si la fille a été violée par huit bonhommes, là nous comprenons et nous acceptons son choix. »

- « Si c’est un inceste aussi ! »

- « Oui et s’ils sont trois ou quatre nous consentons encore, mais si l’homme est seul, certaines vont penser que la fille l’avait sûrement cherché ... »

- « A partir de quel degré d’horreur supportons-nous la décision d’une femme ? »

- « Qui sommes-nous pour juger ? Quel droit avons-nous de décréter si cela est bien ou mal ? »

- « Aucun. Mais pouvons-nous dire, au moins, que cela nous fait du mal d’accompagner la mort dans un lieu où nous attendons la vie, la naissance ? »

- « Elles, elles repartent et nous, nous restons. Nous les voyons toutes, j’en vois trop ! »

Il revient aux formateurs de faire une synthèse de la production du groupe. Chose difficile et périlleuse car il ne sert à rien de laisser quiconque s’exprimer pour ensuite prêcher la "bonne parole". Tous les avis sont légitimes car ils s’appuient sur le résultat d’une longue construction personnelle : A chacun selon son histoire. Cependant, des idées préconçues manifestement erronées sont à mettre en parallèle avec d’autres représentations.

Pas de jugement, des constats

L’arrêt de l’augmentation terrible du nombre des interruptions dites volontaires de grossesse est indiscutable même si quelques milliers de femmes "tombent" encore enceintes en France et ont, pour certaines, recours à l’IVG.

La volonté des soignants - leur refus de participer au planning du bloc par exemple - n’a aucun impact sur Ie nombre global des actes à produire. Le fait d’en compter moins dans son service est vraisemblablement un effet de vases communicants avec les établissements voisins.

Assumer les différentes tâches de son métier ne rend pas acolyte et n’oblige pas à être en accord avec les patients ...

Et enfin oui, ces femmes et un bon nombre de leurs compagnons et de leurs proches s’inscrivent dans un processus de deuil, de reconstruction, un mécanisme nécessaire pour : réactualiser leurs facultés relationnelles et psychiques, supporter leur image dans un miroir, souffrir l’idée que les autres pourraient avoir d’eux, avancer avec un questionnement lancinant sur le bon choix, ... Oui, les "IVG" perdent un objet - un sujet - d’attachement et se développent avec leur deuil.

Une femme met au monde un bébé mort. Sa mère, la grand-mère de cet enfant sollicite une consultation auprès de la psychologue du service : "J’ai tué mon petit-fils ... Ma fille l’ignore, mais avant sa naissance, j’ai subi une interruption volontaire de grossesse et je savais que je le paierais un jour". Cheminant des années avec ce manque et malgré cette absence, plus de vingt cinq ans après, cette femme sombre une nouvelle fois dans la culpabilité, réplique de la deuxième étape de son processus de deuil.

Une autre femme a réclamé une IVG car, après avoir souhaité un enfant, elle refuse de lui faire partager la vie pitoyable qu’elle mène avec son compagnon. Sans domicile fixe, sans emploi, sans ressource, ils errent dans la rue en cherchant une bonne fortune. Cette femme est revenue huit fois, pour interrompre pour les mêmes raisons la grossesse dont elle rêvait. Quand elle s’est présentée à la dixième reprise à la maternité, l’équipe au complet s’est montrée agressive, révulsée depuis longtemps par son comportement. Elle a gardé cet enfant-là car la roue a enfin tourné, elle et son compagnon, le même, ont un travail, un toit et les moyens d’élever et de chérir leur progéniture. Cette maman a inscrit dix prénoms sur l’acte de naissance de cet enfant. Ses choix n’ont pas été anodins et sans amour, voilà de quoi nous le faire éprouver, sans pour autant chercher à comprendre, ni à justifier, ni même à expliquer ou critiquer son parcours.

Les anecdotes témoignant du processus de deuil parcouru par les femmes qui ont subi une interruption de leur grossesse sont nombreuses

A l’issue de cette réflexion suivie par d’autres séquences tout aussi productives pendant les jours qui suivent, en s’appuyant sur l’évocation et le brassage de toutes ces idées, chacun reconstruit sa position. Pour certains, elle reste inchangée. Pour d’autres, elle s’est modifiée un peu comme pour cette infirmière de bloc opératoire qui disait en bilan de son stage : "... J’ai compris que je ne suis pas complice de celles qui demandent une IVG. Je me sens mieux. J’exercerai plus humainement mon métier en m’autorisant à tenir leur main car ces femmes souffrent aussi". D’autres encore révisent plus fondamentalement leur approche de ces événements et de ces femmes qui les touchent aux tripes.

La conclusion de cet écho revient à un ami médecin : "Depuis cette formation, il m’est impossible de passer à l’acte de l’interruption de grossesse sans avoir partagé quelques mots et des regards avec la patiente. D’autant plus si je ne l’ai pas suivie avant ce jour. Le début de notre échange peut être résumé ainsi : Bonjour, je suis le docteur Benoît S. Je voulais vous rencontrer, avant de vous faire entrer dans le bloc opératoire, car nous avons tous les deux quelque chose de difficile à faire aujourd’hui ...".

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