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Etablissements hospitaliers  Mort et handicap  Notre contribution écrite dans les Dossiers de l’Obstétrique n° 329 - Juillet 2004 
Le psychologue en maternité confronté à la réalité de la mort, Carine Joseph-Monrose, psychologue clinicienne

Les quelques lignes qui suivent révèlent le témoignage d’une psychologue clinicienne confrontée dans sa pratique quotidienne à la mort périnatale. Il s’agira de parler d’un vécu face à cette réalité dans deux contextes différents. On peut dire qu’il y a deux périodes : celle qui précède une formation qui s’intitule "accompagner les familles confrontées au handicap et au deuil périnatal" et celle qui y succède.

Toute personne qui commence à travailler dans un service de maternité-gynécologie, il faut le reconnaître, à des représentations et des fantasmes d’une pratique autour de la vie et oublie que cette dernière est intimement liée à la mort. On devient sage-femme "pour aider les femmes à donner la vie". Tout se passe comme si la mort était impensable voire impossible dans ce lieu sacré, ou plutôt consacré à l’émergence de la vie.

Première période : un apprentissage sur le terrain

Le psychologue qui débute également une pratique clinique dans ce secteur est bercé par les mêmes illusions. Il peut s’imaginer intervenant auprès des femmes pour différents motifs en ne pensant même pas une seule fois qu’il sera amené à accompagner des parents dans un travail de deuil. Puis l’inévitable arrive. Le voilà face à l’inattendu, face à la mort fœtale in utero, face à la mort d’un nourrisson, face à la découverte, à la naissance, d’un handicap ou une malformation chez un bébé qui était attendu "normal".

Pire, le voilà propulsé dans cet univers inconnu, seul, car il est sensé pouvoir affronter et gérer n’importe quelle situation : "c’est le psychologue". J’ai connu en effet toute une période durant laquelle le reste de l’équipe soignante s’imaginait qu’un psychologue a le pouvoir "magique" de tout supporter et tout résoudre. Cependant quel désarroi intérieur quand, la première fois, on se retrouve dans une chambre avec un couple envahi par un chagrin indescriptible mêlé d’un sentiment d’injustice, teinté d’un sentiment de culpabilité, accompagné d’une violente colère et de multiples questions sans réponse, quelle angoisse devant le petit corps inanimé du bébé attendu ! Quel sentiment d’impuissance !

Sur les bancs de l’Université, les psychologues n’acquièrent pas le manuel du savoir-faire face à cette expérience qui fait trauma : l’émergence dans le réel de l’impensable la mort.

Dans ce climat pesant et angoissant pour quiconque, il n’a qu’une seule arme pour se protéger, lui. C’est sa capacité de se décentrer de lui-même pour se tourner presque entièrement vers le ou les sujets frappés par le drame de la perte et du vide.

Il ne détient pas de formule magique. Il ne sait quoi dire ou que faire. Il ne sait qu’écouter et être témoin d’un moment critique et douloureux.

C’est ce que j’ai appliqué. J’ai accepté très vite mon sentiment d’impuissance et d’être la seule personne du service, souvent, qui pouvait rester auprès de ces mères et de ces pères. Le reste de l’équipe se trouvait démuni, sans outils théoriques car sans formation à l’époque. La seule chose que je ressentais, c’était qu’il était nécessaire de ne pas laisser ces mères isolées dans leur vécu de vide, d’absence insupportable. Je me souviens avoir adopté une attitude d’honnêteté et d’humilité auprès d’elles, leur disant franchement que je me sentais démunie face à leur détresse mais désireuse de les aider. Je leur demandais donc de m’aider à les aider en me disant ce qu’elles attendaient de moi Je me rendais disponible en précisant qu’elles pouvaient tout me dire de leur vécu et exprimer sans craintes tous leurs sentiments.

Je dois beaucoup à ces femmes qui ont contribué à ma formation professionnelle sur le terrain, à ces couples qui m’ont accueillie dans l’intimité de leur souffrance.

Il faut avouer que cela me demandait une énergie importante et que je me sentais littéralement vidée quand je sortais d’un entretien avec ces mères. Je les voyais au départ seulement durant les quelques jours d’hospitalisation. Puis, comme j’avais accepté de me laisser en quelque sorte guidée par leur demande, j’ai répondu à quelques requêtes d’accompagnement en post hospitalisation.

A cette époque, je ne voyais ces femmes qu’exceptionnellement, à la demande de certaines infirmières ou lorsque par hasard j’apprenais qu’une grossesse avait été interrompue et que la femme manifestait son chagrin. Mais beaucoup de femmes ne me rencontraient pas, surtout quand il n’y avait pas de manifestation visible de leur chagrin. La prise en charge psychologique n’était pas systématique.

Certaines soignantes plus sensibilisées et confrontées au même sentiment d’impuissance m’interpellaient. Puis, au fur et à mesure, j’ai commencé, au contact des patientes, à mesurer l’importance d’une intervention accompagnatrice auprès des femmes parfois terrassées par une telle épreuve. J’ai commencé à systématiser mes interventions, et les soignantes qui étaient un peu plus sensibilisées ont, elles aussi, pris l’habitude de me contacter.

Très vite, ce que je croyais être un fait rarissime (la mort fœtale in utero surtout) se révélait être plus courant que je ne l’imaginais. Les demandes d’accompagnement à la suite de la sortie de l’hôpital se multipliaient. Car le plus souvent pour ces mères (souvent non reconnues comme telles), le plus dur est à vivre de retour à la maison. En effet, l’absence du bébé désiré, rêvé, imaginé, aimé et attendu se fait plus concrète.

Parfois, quand la grossesse était bien avancée, il y avait toutes les petites choses qu’elles avaient achetées, la chambre que l’on préparait pour accueillir bébé. Et il fallait affronter toutes les personnes qui les savaient enceintes et qui les questionnaient. Il y avait celles qui sont au courant du drame et qui posent des questions ou essaient maladroitement de les réconforter et celles qui ne le savent pas et qui commettent les "gaffes". Il y a les problèmes de couples, souvent, qui surgissent avec les quiproquos et malentendus.

Il y a surtout cette solitude car le sujet est tabou. Ces femmes n’ont personne dans leur entourage à qui parler. Ou alors, quand cela est possible, c’est pour une durée très limitée. Il y a toujours le moment où l’entourage considère "qu’il est temps de passer à autre chose et d’oublier".

Le plus difficile pour moi à l’époque, c’était d’avoir le même sentiment de solitude et d’isolement en tant que professionnelle dans une équipe pluridisciplinaire. Il faut reconnaitre que j’étais presque soumise à la régie du silence car le sujet restait tabou dans le service. Ce qui comptait, c’était que la patiente soit "vue" par la psychologue. Ces situations étaient trop douloureuses pour des soignants désarmés, face à l’angoisse réveillée par la mort ou le handicap.

Cependant, le cadre de santé qui, elle aussi, ne pouvait faire l’impasse sur un nécessaire petit accompagnement de ces parents, ne serait-ce que pour tous les aspects administratifs, fut très vite une interlocutrice privilégiée. Et nous avons souvent échangé. Il nous est apparu très vite nécessaire d’humaniser l’accompagnement au deuil, de mettre en place des protocoles d’intervention et surtout que l’ensemble des intervenants du service bénéficie d’une formation.

La formation" Accompagner les familles confrontées au handicap et au deuil périnatal"

Cette formation fut dispensée à plusieurs intervenants de la maternité, en petit groupe de dix environ qui se composait de plusieurs corps de métier.

Ce fut pour moi un moment déterminant de ma petite carrière de psychologue en maternité. Cette formation a permis une réelle rencontre entre les personnes avec lesquelles je collaborais depuis deux ans et moi-même. Nous sommes partis sur le principe que nous étions tous désarmés devant ces situations professionnelles. Et les autres intervenants bénéficiaires de la formation étaient surpris d’apprendre que la psychologue avait aussi soif qu’eux de s’enrichir auprès des formateurs, certes, mais auprès des autres participants.

J’étais heureuse que le silence soit brisé, que le tabou soit levé, de pouvoir enfin réellement partager mon vécu professionnel avec celui de mes collaborateurs, car le cadre s’y prêtait.

En plus des apports théoriques et des travaux pratiques que contenait la formation, c’est surtout la rencontre humaine qui fut enrichissante. Nous étions dans des rapports de confiance et enfin "dans le même bateau".

Ce fut aussi rassurant, structurant pour moi de voir se confirmer ce que j’avais appris auprès de mes patientes et au détour de mes recherches et lectures personnelles. Car la solitude que je vivais jusque là réveillait parfois des doutes en moi sur la façon de faire. Mais j’ai surtout apprécié d’entendre quelque chose que j’avais repérée intuitivement déjà : dans ces situations, c’est surtout le savoir-être qui prime sur le savoir-faire et les connaissances.

Ce moment de partage durant la formation n’a fait que confirmer la nécessité de structurer dans le service la mise en place d’un accompagnement des femmes et des couples frappés par cette épreuve, et le besoin de ne plus faire les choses de manière aléatoire et irrégulière. Le temps de formation était également un moment unificateur pour l’équipe qui ressentait alors le desir de cohésion autour de ce drame humain.

Cette formation se situe pour moi exactement à mi-parcours de mon temps de présence dans ce service. Cela faisait deux ans que je travaillais en périnatalité quand a eu lieu la formation. Et cela va bientôt faire deux ans que j’ai pu y participer.

Cela me permet aujourd’hui d’avoir suffisamment de recul pour repérer l’évolution de mes interventions, de ma position dans le service et les changements engendrés par cette formation.

Et depuis cette formation, quels changements ?

Cette formation entraîna dans le service une véritable révolution pour le plus grand bien des patientes concernées. Une prise de conscience chez les professionnels qui avaient bénéficié de cette formation a engendré une réflexion collective, puis une volonté de développer une politique dans le service d’un accompagnement des situations de deuils périnataux plus humain et surtout organisé. Mes partenaires ont retenu l’idée que même s’ils ne sont pas psychologues, ils participent à la fonction psychologique de l’ensemble de l’équipe auprès des patientes.

Des groupes de régulation d’équipe se sont mis en place, animés par moi, afin de pouvoir créer des protocoles d’intervention depuis la découverte et l’annonce de la mort ou du handicap. Il nous paraissait nécessaire également de partager, de verbaliser autour du vécu émotionnel de chaque intervenant. Nous pouvions nous rencontrer enfin autour d’une table pour nous écouter et nous soutenir mutuellement. Ces rencontres étaient alors le garant d’une volonté de mieux faire car nous échangions sur les erreurs commises et les difficultés à respecter une démarche collective.

Ces moments de rencontre ont permis de mettre en exergue toute la difficulté à gérer le stress, et toute la douleur des professionnels qui modifiaient leurs modes d’intervention auprès des personnes touchées par ces drames. Car, depuis la formation, ceux qui avaient pris l’habitude de fuir ces situations embarrassantes ne le faisaient plus, et cela demandait des réaménagements des pratiques et des idées préconçues. De toutes les manières, ces rencontres étaient la preuve matérielle d’une volonté collégiale de bien faire et de se remettre en question.

Cela m’a personnellement soulagée de pouvoir enfin partager la fonction psychologique et de savoir que j’intervenais enfin en tant que membre d’une équipe plus structurante. Je n’étais plus quasiment la seule à avoir une action d’étayage et de soutien. Ainsi, étant celle qui prenait le relais pour un travail plus approfondi, je pouvais bien mieux avoir une intervention plus spécifique en tant que psychologue.

De plus, les patientes se montraient plus satisfaites de la prise en charge et j’entendais moins de plaintes concernant des propos déplacés de la part du personnel soignant.

Cependant, cette formation a réellement changé quelque chose dans l’organisation de mon temps de travail. Depuis, toutes les patientes bénéficient d’un accompagnement. C’est ainsi que je constate le nombre important de morts fœtales in utero et de "fausses-couches". Maintenant, ma file active se compose essentiellement de femmes qui vivent la douleur de la perte de l’enfant tant désiré et qui sont demandeuses de suivi. En effet, lorsque je les rencontre lors de l’hospitalisation, je leur offre la possibilité de bénéficier, à leur sortie, d’un accompagnement psychologique.

Il s’avère qu’actuellement les trois quarts de ces femmes reprennent effectivement contact avec moi et je les accompagne durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, le temps du deuil, à travers toutes ses phases, ses hauts et ses bas. Il est très important pour ces femmes d’avoir un lieu d’écoute car très vite l’entourage estime qu’il faut parler d’autre chose et oublier. Mon bureau est souvent le seul endroit où elles peuvent pleurer, exprimer leur sentiment de culpabilité, leur colère, leurs regrets, leur incompréhension, leurs difficultés de couple, leur chagrin et souvent leurs peines antérieures dont elles n’avaient jamais parlé. La rencontre de la psychologue dans un moment crucial et douloureux lors de l’hospitalisation permet la création d’un lien, une relation de confiance, quasi une intimité qui permettent un climat thérapeutique très fructueux.

Ces prises en charge représentent donc plus de travail pour moi. Mais ces suivis sont satisfaisants, voire gratifiants (même s’ils sont parfois éprouvants). On part d’une situation de départ ou tout est désespoir pour ces femmes, puis petit à petit la vie retrouve sa place et parfois survient une grossesse. Avec du recul, il me semble évident que les femmes que j’ai connues à mes débuts dans le service et qui n’ont pas bénéficié de cet accompagnement ont pris plus de temps à se remettre de cette épreuve.

Le seul regret que j’ai formulé parfois durant quelques mois, c’est que mon activité de psychologue dans la maternité est souvent limitée à des accompagnements de deuils. De plus en plus rarement, j’ai l’occasion de faire des accompagnements à l’accueil de la vie.

C’est le deuil que je suis en train de vivre au niveau professionnel progressivement et je pense même avoir traversé les différentes phases du processus. Après la sidération, le chagrin aigu, le flottement et ses doutes, me voici dans la phase de réadaptation où je me sens très apaisée dans mes prises en charge. Je dirai même que j’apprécie de plus en plus ce type d’intervention car, au bout du chemin, la vie reprend toujours sa place avec ses projets, l’énergie retrouvée, l’espérance. Le chagrin cède la place à de nouvelles joies.

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