Monday 18 June 00h17  Accueil   Plan du site   Liens   Contact  Admin
Etablissements hospitaliers  Mort et handicap  Notre contribution écrite dans les Dossiers de l’Obstétrique n° 329 - Juillet 2004 
Evolution des images, Jean-Paul Renner, gynécologue obstétricien

L’échographie obstétricale n’a jamais été un examen "comme les autres". Actuellement pratiqué systématiquement au moins deux fois pendant la grossesse, il a apporté à la femme enceinte et à son entourage des informations dont les conséquences ont beaucoup évolué dans le temps.

A l’issue du temps des pionniers, lorsque les écrans "radar" à rémanence cédèrent la place aux écrans vidéo, les images visualisées intéressèrent d’autant plus les parturientes que l’examen étant interactif, elles pouvaient poser des questions sur ce qu’elles voyaient en même temps que l’opérateur. Ce fut le temps de la connaissance et de la curiosité.

La pratique d’un examen suppose l’existence d’une indication. A un stade précoce, c’était l’existence d’un saignement, d’une douleur. L’inquiétude était préexistante et l’examen apportait espoir ou affliction, mais il avait l’avantage de réduire considérablement la période d’incertitude. Plus tard dans la grossesse, il tentait d’apporter sa contribution à l’ensemble des moyens mis en œuvre pour répondre également à une interrogation sur une anomalie clinique de son déroulement.

Les femmes qui subissaient cet examen, souvent perturbées par les fortes sollicitations d’une vessie pleine, marquaient néanmoins leur intérêt pour le bébé, créant dans leur entourage la première publicité de l’échographie : "examen intéressant".

Les progrès techniques des appareils et de leurs manipulateurs allaient ensuite fonder la fiabilité et la notoriété de l’examen. Les indications de l’échographie n’étant pas primitivement encadrées, on vint bientôt se faire "présenter" sa grossesse alors qu’elle ne constituait pas encore une réalité physique. Puis on s’esbaudit en famille à la vue des battements cardiaques ou des formes qu’on devinait, chacune et chacun y allant de sa préoccupation personnelle ou familiale : "Il y en a un ou deux ? Il sera gros ? Il bouge bien ?".

A cette époque, les salles d’attentes étaient bruissantes, les futures grands-mères, réunies pour la circonstance, réalisaient brutalement et bien avant la chambre de maternité qu’elles seraient deux à porter le titre. Les autres enfants perdaient, devant l’écran, tout espoir d’avoir un copain ou une copine de jeux. Bref, les images et les fantasmes se bousculaient joyeusement car l’échographie n’apportait en fait que des représentations nouvelles, étranges et imprécises de cet enfant, mais on savait désormais qu’il vivait. Au cours .des consultations, c’était souvent la parturiente qui demandait à bénéficier de l’examen, avec curiosité et excitation. Bien sur, des anomalies sévères étaient parfois détectées, mais leur rareté les rejetait au rang du "très improbable". Médecins et patientes découvraient ensemble la vie du fœtus in utero.

JPEG - 61.5 ko
Les temps heureux

Puis l’histoire se compliqua. Les médecins avaient travaillé vite. Les courbes de croissance fœtale, avec le caractère rigoureux et statistique qu’elles introduisaient et l’apport qu’elles représentaient, suffirent à justifier la réalisation systématique des examens et mettre de l’ordre dans les séances de cinéma familial qui s’organisaient aux frais de l’assurance maladie.

Un nouveau personnage fit son apparition dans les salles d’échographie : "La norme".

L’examen "bonheur" se transformait en examen de passage. Pour la première fois, leur "bébé à elle" était comparé au "bébé des autres" ! Quelle qu’était l’habileté de l’échographiste, l’explication qu’il pouvait donner ne pesait pas très lourd devant la signification du point posé sur la courbe en dessous du 50e percentile ! De par la logique statistique, près de 50% des femmes furent inquiétées parce que l’expression de la normale nécessite que les dimensions se repartissent également de part et d’autre d’une moyenne !

Le malaise devint palpable et de l’autre côté de la porte, les discussions furent plus feutrées. La salle d’attente contenait peut-être dans le ventre arrondi de la voisine, un fœtus complaisant qui avait, lui, la bonne idée de croitre au-delà de la ligne fatidique et on l’enviait ! Heureusement, se répandit en même temps le bruit qu’on pouvait voir le sexe. Enfin de quoi compléter un peu plus encore ce bébé imaginaire aux dépens de celui qui s’agitait dans ce ventre de plus en plus indiscret.

Une bonne nouvelle en amenant parfois une mauvaise, on dut se rendre à l’évidence, qu’à ce niveau de détail, d’autres choses étaient également visibles. Alors il fallut détailler le bébé. Si l’examen dimensionnel laissait l’espoir d’une évolution favorable, la détection d’une anomalie morphologique était définitive.

Avec l’avènement de l’examen morphologique, l’échographie se fit plus solennelle. La fréquente présence du couple réuni témoignait de la nécessité pressentie de faire face ensemble à l’annonce éventuelle d’une catastrophe. Les questions parentales changèrent, reflétant l’anxiété de la situation. On ne se réjouissait plus de voir les cinq petits doigts de sa main, mais on les comptait ensemble. Il ne s’agissait plus d’un examen échographique, mais d’une mise en examen. L’échographie avait réussi à transformer le fœtus en suspect.

Progressivement, la grossesse est devenue l’occasion d’apprendre le nom de nouvelles malformations, de savoir qu’il en existe plus que l’on ne peut imaginer ou même déceler. La perte de confiance dans ce bébé est devenue de plus en plus flagrante. Il n’y a certainement pas d’exemple mieux choisi de médicalisation d’une situation physiologique. La pathologie s’impose à égalité de préoccupation avec la physiologie alors qu’elle reste l’exception. Il n’est pas certain que tout un chacun soit aussi bien renseigné de toutes les causes dont il peut mourir !

Parallèlement à la montée de ces motifs d’inquiétude, la défiance envers l’échographiste s’accroit. De la promenade abdominale complice des premières années au professionnalisme des gestes de ce chercheur d’anomalies, l’échographiste est devenu un enquêteur inquiétant dont la moindre mimique est plus surveillée que l’écran lui-même. On ne pardonnera pas plus à cet oiseau de mauvais augure la détection d’une anomalie que son omission.

JPEG - 45.4 ko
La suspicion

Un sentiment de culpabilité se repartit désormais entre tous les acteurs de cet étrange examen médical. Dans ce contexte, il n’est pas certain que l’échographiste soit mieux préparé à annoncer la présence d’une anomalie que le couple à l’entendre.

Au cours d’un examen morphologique systématique, l’échographiste est un révélateur. Son art est nécessaire à l’existence de l’information et quand celle-ci est difficile à dire, il peut se sentir inventeur de l’information (à l’inverse, quand un signe clinique préexistant motive l’examen, il ne fait qu’ajouter une explication à cette information mais ne la génère pas ; il peut vivre cette situation beaucoup plus confortablement). Suspect de suspecter ou coupable de trouver, il se sent anxiogène et n’est pas préparé à recevoir la réaction de la femme ou du couple. Il la pressent souvent chargée d’agressivité, car il est au pire, un briseur de rêve et d’avenir, et, au mieux, un causeur de troubles quand le pronostic est bon.

Il doute de son regard et se sent douteux dans le regard de l’autre, situation qui rend son exercice doublement difficile et l’amène parfois à prendre la fuite !

Du côté de la femme et du couple, il n’est pas rare que cette suspicion de l’enfant à laquelle ils se sentent entrainés ne les amène à concevoir un sentiment de culpabilité, double par le sentiment de la facilité avec laquelle ils y succombent. La perte de confiance est importante et concerne autant leur enfant qu’eux-mêmes. En prescrivant systématiquement la réalisation d’une échographie morphologique, on oblige implicitement le couple à se confronter au problème de l’anomalie à un moment qu’il n’a pas forcement choisi et en fonction d’une préoccupation qui souvent n’est pas la sienne.

Ainsi, en démontrant sa capacité à détecter les anomalies de morphologie et de développement fœtal l’échographie a systématisé l’angoisse d’être confronté à une anomalie de la grossesse, alors qu’aucun signe clinique ne le laissait pressentir. Cet examen, qui fut d’abord informatif avant de devenir quantitatif puis qualitatif, est un bon exemple de la complexité croissante des situations auxquelles il confronte son réalisateur. L’accompagnant du début peut se retrouver impliqué dans des situations qu’il n’avait pas mesurées initialement. Il doit alors comprendre son rôle cours de cette évolution et conserver l’interactivité de la relation. Rien de tout ceci ne peut être standard. L’échographie n’est pas un acte technique mais une relation entre individus. Elle manipule plus d’images qu’elle n’en produit sur l’écran et, à ce titre, sera toujours un exercice médical difficile. Il nécessite une réflexion préalable sur les interactions qu’il crée, les limites de chacun et le but qu’il vise. Comme tout examen, les particularités relationnelles de celui-ci doivent faire partie intégrante de son apprentissage.

haut de page SPIP powered - Réalisation ©2005 SCM