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Etablissements hospitaliers  Mort et handicap  Notre contribution écrite dans les Dossiers de l’Obstétrique n° 329 - Juillet 2004 
Aspect anthropologique du deuil aux antilles, Valérie Grabin, étudiante sage-femme

Les pratiques culturelles varient selon diverses croyances lointaines dont l’origine est parfois inconnue. La culture antillaise est un mélange de cultures différentes, soit africaine, européenne à un degré moindre, et amérindienne. L’évolution de l’économie locale a contribué aux changements de mode de vie et à la disparition des traditions antillaises entourant la mort. Il s’agit d’un évènement affectant la vie de la collectivité, non un phénomène individuel, d’où la nécessité de resserrer les liens entre vivants.

D’après le sociologue martiniquais André Lucrèce (1), il existe chez nous une angoisse face à la mort. Il semblerait qu’elle soit comme une sanction, une punition de celui qui enfreint la loi. Cette vision est cultivée par les contes antillais (2) comme celui de la Guiabless [1]. Il existe aussi un "vouloir vivre", qui se traduit par le désir de faire vivre le mort après la mort. Ainsi, la veillée mortuaire est l’occasion ultime de célébrer le défunt, comme un "refus obstiné de la clôture ou des clôtures du cercueil, du temps, de la vie" (1). Elle est destinée à ralentir la mort pour mieux la confirmer et marquer la rupture. Elle affecte également de nier la mort, en en faisant quelque chose de profondément humoristique (3).

D’après Louis Vincent Thomas, spécialiste de l’anthropologie de la mort, il existe trois manières de voir la mort : on peut la nier, la sublimer ou l’exorciser par l’humour. La dernière peut s’illustrer par les traditions carnavalesques avec les diables rouges aux miroirs, et les mask-lan-mô [2], que nous tenons de nos ancêtres africains. C’est hélas le seul moyen de minimiser son importance, soulignant, malgré tout, la peur qu’elle suscite. Aussi pour mieux appréhender la mort, nous utilisons le merveilleux, l’insolite et le diabolique (3). Elle occupe une grande importance dans les contes et récits anecdotiques nourris d’apparitions diaboliques, ayant pour but de terrifier l’humain. Nous avons tous, aux Antilles, été interpellés dans notre enfance, par les histoires d’engagés [3], de zombis [4] et de dorlis [5].

Autrefois, la veillée mortuaire demandait beaucoup d’organisation. Il s’agissait de commémorer la personne défunte et de fêter une dernière fois en sa présence.

Dans le temps, nos aînés annonçaient le décès au son des conques de lambis et du "bouche à oreille" avant que la radio ne prenne le relais. Une fois tout le voisinage et la famille avisés, on se répartissait les tâches.

Les baigneuses officielles s’occupaient de laver le défunt avec du citron, des plantes aromatiques et de l’eau bénite, en entonnant des cantiques et en psalmodiant des prières, puis l’habillaient de son "linge de mort". Les femmes cuisinaient pour accueillir les convives et nettoyaient la maison. Les hommes se chargeaient de construire des bancs et de monter des abris pour la pluie. Quand tout était fin prêt, à la nuit tombée, la veillée mortuaire pouvait débuter.

Les visiteurs s’inclinaient devant le défunt exposé sur son lit, l’aspergeaient d’eau bénite, disaient quelques mots de condoléances aux proches, puis se réunissaient dans une autre pièce ou sur la véranda. Quelques vieilles femmes et quelques enfants récitaient les litanies des saints, les psaumes de la pénitence, égrenaient le chapelet. Dehors, la veillée "profane" s’amorçait.

Les hommes au son du tambour répondaient aux ritournelles des conteurs. Ceux-ci avaient pour dure mission de divertir l’assemblée en lui occupant l’esprit, et en lui remémorant les qualités et défauts de la personne décédée. C’était également l’occasion d’entretenir la culture antillaise, en enseignant aux enfants présents, les traditions de l’ancienne époque et les contes qui y faisaient référence (2). Pour contribuer au bon déroulement de la veillée, une ou plusieurs dames-jeannes de bon rhum, un paquet de café et parfois du vermouth, étaient mis à la disposition des convives. Et si toutefois ils étaient distribués avec parcimonie, les participants improvisaient un chant sur la pingrerie du défunt, véritable investigateur de la fête. Cela durait jusqu’a l’aube.

L’eau ayant servi à laver le corps, placée sous le lit durant toute la veillée, n’était jetée qu’au départ du cortège pour l’église, afin que son esprit quitte ainsi la maison. L’enterrement avait lieu en fin d’après midi.

Le lendemain, les femmes réalisaient un grand nettoyage de la chambre mortuaire, restée intacte pendant neuf jours. Au-dessus du lit, une petite lampe devait briller en permanence, pour purifier la pièce. Chaque jour, parents et amis se réunissaient pour redire les litanies et psaumes des pénitents.

Le neuvième jour se déroulait une seconde veillée appelée "vénéré" en Guadeloupe. On éteignait la lampe qui avait été allumée. Une messe dite de "sortie" se faisait en l’honneur du mort pour marquer son départ définitif (4, 5, 6).

Ces traditions venues d’Afrique noire, visaient à sublimer le mort pour qu’il ne revienne pas hanter le monde des vivants, un moyen d’aller au-delà des limitations du corps (6, 7).

Aujourd’hui, la veillée mortuaire est beaucoup moins sacralisée. Elle reste cependant l’occasion de se retrouver une dernière fois en présence du mort, de soutenir la famille endeuillée et de revoir les amis d’enfance. Elle demeure encore une soirée très conviviale malgré la tristesse que l’idée de mort suscite. Seulement, tous les préparatifs qui pouvaient autrefois montrer la compassion pour les proches, ne sont plus aussi marqués. Ce sont les pompes funèbres qui se chargent des démarches administratives, de nettoyer et d’exposer le mort dans un décor dont l’éclat est proportionnel au statut de la famille. Cela devient, par la même occasion, un moyen de se distinguer (6).

Les rites funéraires ne sont plus semblables à ceux d’autrefois. L’élaboration de textes juridiques venus régir les questions relatives à la mort, aux enterrements, les démarches administratives compliquées, font que la majorité des familles se trouvent désemparées. Elles sont heureuses de trouver quelqu’un ayant un savoir-faire pour organiser les obsèques, de façon à les décharger de cette tâche.

Seule la fête de la Toussaint est restée encore au centre des pratiques traditionnelles. Durant deux jours, les tombes sont décorées, illuminées et fleuries. Les familles se réunissent dans les cimetières afin d’être une fois encore prés de leurs disparus. Ceux-ci étant souvent inhumés dans plusieurs communes de l’île, nous nous recueillons sur chacune des tombes.

Le jour des défunts, le 2 novembre après la messe, elles sont bénies par le prêtre de la paroisse.

Depuis peu, un "salon du funéraire" est organisé par les protagonistes du marché de l’art funéraire pour la commercialisation des produits et services. Il est décevant de constater que ce secteur est, lui aussi, atteint par le jeu de la concurrence. La pratique des devis, les reflexes commerciaux et les techniques employées révèlent à quelles évolutions nous sommes parvenus. De ce fait, la dimension sociale est oubliée.

Il ne faudrait pas perdre de vue que la mort n’est pas une fin en soi. Elle n’est pas l’opposée de la vie, mais fait partie de la vie. La mort n’est rien d’autre qu’une conclusion, une fin, tel un livre qui se referme et peut-être, le début d’une seconde vie.

Bibliographie

(1) - Souffrance et jouissance aux Antilles d’André LUCRECE éd. Gongwana
(2) - Contes de mort et de vie aux Antilles de J. LAURENT et I. CESAIRE éd. Nubia Paris (1977)
(3) - Grande encyclopédie de la caraïbe éd. Désormeaux
(4) - L’univers magico-religieux antillais de Geneviève LETI éd. L’Harmattan p. 118 à 121
(5) - Dictionnaire encyclopédique des Antilles-Guyane éd. Désormeaux tome 6 p. 1746 à 1748
(6) - "La mort introuvable", centre antillais de recherches et d’études éd. Care p. 39-40. Ecrit par Jean LAPLAINE et Jacques ANDRE
(7) - Antilles d’hier et d’aujourd’hui éd. Désormeaux.


[1] Etre surnaturel, une femme très belle que l’on rencontre la nuit dans un endroit isolé et qui vous joue des tours et séduit les hommes pour les châtier ensuite.

[2] Masques de mort : gens recouverts d’un drap parcourant les rues par petits groupes, pénétrant dans les maisons en hurlant pour effrayer les occupants.

[3] Personnes ayant fait un pacte avec le diable et pouvant prendre la forme de l’animal de leur choix.

[4] Mort ressuscité par des forces maléfiques, c’est un mort vivant, un corps sans âme, réduit en servitude.

[5] Esprit ou quimboiseur qui a la faculté d’adopter la forme qu’il veut pour coucher avec la femme qu’il convoite.

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