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Etablissements hospitaliers  Mort et handicap  Notre contribution écrite dans les Dossiers de l’Obstétrique n° 329 - Juillet 2004 
Une formation des professionnels de santé pour un autre regard sur la mort, Isabelle Caillaud et Hélène Dierstein, psychologues, psychothérapeutes, formatrices

Devant la mort, le risque est d’éluder le problème, de faire silence. Cette formation nomme la réalité de l’événement et permet de s’inscrire dans la temporalité. Dire ce qui s’est passé avant l’accident, ou avant l’interruption médicale de grossesse, raconter ce que chacun en a vécu ou se souvient d’en avoir vécu, c’est faire trace, c’est lutter contre le refoulement, contre l’oubli. C’est paradoxalement "se souvenir de belles choses", des temps forts d’un accompagnement et c’est valoriser le travail des soignants, leurs tâches souvent ingrates et non reconnues.

De nos jours, le regard sur la mort devient de plus en plus difficile car, soit la mort est banalisée et c’est la mort en direct, vue à la télévision, soit elle est présentée comme inadmissible. L’augmentation de la durée de vie, les progrès en médecine, les pratiques corporelles de soin ... Tout va dans le sens de notre illusoire immortalité. Et cependant, on continue de mourir ... pas simplement quand on est âgé et que la canicule sévit, pas simplement quand on est atteint d’une "longue et douloureuse maladie", pas simplement du fait d’un accident domestique et de circulation. On meurt tous les jours, chez soi mais surtout, on meurt à l’hôpital, hors de chez soi pour trois décès sur quatre, accompagnés par des tiers qui ne sont pas des membres de la famille. Même si tout un chacun sait bien que toute vie s’achève par la mort, que c’est irréfutable, il n’en demeure pas moins que c’est un "sujet tabou" qui génère de la peur, du questionnement, du déni, du silence mais aussi de la révolte, de la colère. Et que dire et comment le vivre quand la mort vient toucher l’enfant à naître ou l’enfant nouveau-né, dans un service de gynécologie-obstétrique ?

Etre face à la mort de l’autre, c’est être face à sa propre mort

"Le deuil est une énigme, un phénomène qu’on ne tire pas au clair et qui ramène à des choses obscures". (Freud "Ephémères destinées").

De nos jours, l’expérience du deuil, la confrontation à la mort, à la disparition, à la perte, fait que l’individu est seul avec sa souffrance. Quand on est confronté à la mort de l’autre dans son contexte professionnel, on ne peut pas ne pas regarder, la mort de ses amis, des membres de sa famille autrement qu’en face. C’est être exposé à sa propre mort, à sa propre finitude.

Or, la mort est le défi ultime posé à chaque individu et à chaque famille en termes d’adaptation.

Pouvoir s’adapter à l’hôpital face à une famille en état de choc, désintégrée par l’annonce du décès d’un proche, renvoie souvent à une mission impossible car on ne peut pas ne pas considérer que le soignant est lui aussi touché par cet événement et doit gérer sa propre adaptation en même temps que la famille ébranlée tente de retrouver un minimum d’assise.

Souvent à l’hôpital, les attitudes rencontrées sont la fuite ou la rigidification avec un caparaçonnage émotionnel qui bloque toute empathie et reconnaissance de la douleur d’autrui, laissant le personnel soignant mal à l’aise et culpabilisé de n’avoir pas pu, ou pas su, accompagner autrement les familles endeuillées. Lorsque la mort intervient à l’hôpital dans ce lieu verdict de la réalité, les soignants accompagnent et prennent pendant quelques temps une partie du sac de souffrance de l’endeuillé.

Qu’en est-il des soignants dans ce processus où eux aussi sont confrontés à la disparition, à la non inscription par rapport à leur propre terreur ? Comment se défendre comme soignants contre l’effroi qui paralyse chacun d’entre nous et contre le risque d’anéantissement qui renvoie à l’énigme de deuil ?

Une formation pour faire place à du vivant

Ce sont toutes ces considérations qui nous ont mobilisés pour proposer une formation à l’hôpital, pour des soignants qui accompagnent des familles touchées par la mort dans le contexte hospitalier. Ce thème de la mort à l’hôpital est un thème sérieux qui va concerner tout intervenant quelle que soit sa fonction hiérarchique dans un service de soin car la mort va nous solliciter au niveau de notre humanité. Mettre en place une formation de soignant autour du thème de la mort, c’est s’engager dans un processus de confrontation à la réalité, dans une mise en mots qui reconnaissent la souffrance liée à la perte, dans l’élaboration d’une relation humaine. Mettre en place une formation pour des professionnels de santé, autour du thème de la mort c’est avant tout engager un temps spécifique pour relancer l’imagination, la parole et pour que se nomme l’inscription. Ainsi de l’irreprésentable va naître un lieu psychique comme un lieu de sépulture où les expériences de chacun se déposent et peuvent se dire. C’est le passage du troll, de l’informe et du magma vers une possibilité de figurabilité, c’est-à-dire un processus bien spécifique. Comme c’est le regardeur qui fait le tableau, c’est le soignant qui fait le lien psychique de déposition de l’endeuillé grâce à un travail d’étayage qu’il peut proposer.

Cet espace de formation se structure alors comme un lieu transitionnel où l’on peut penser la mort sans en mourir, sans être en miettes. Le cadre de la formation peut se définir en s’appuyant sur les travaux de Winnicott à propos de l’espace transitionnel. Ce n’est ni un travail de psychothérapie de groupe ni un soutien psychologique, ni un lieu où l’on apprend des protocoles pour s’excuser ou se défendre de nos comportements face à la mort.

C’est un lieu avec un cadre sécurisant, fiable et continu, où les soignants vont traduire leurs expériences professionnelles en donnant du sens aux comportements des patients en lien avec eux. C’est un espace-temps qui a une fonction de contenant pour qu’une action particulière puisse être ensuite développée par les soignants eux-mêmes, dans le soutien des familles heurtées par la mort. C’est donner trace aux morts, aller à leur rencontre et s’en emparer pour refabriquer avec le groupe et les deux formateurs une inscription qui n’avait pas pu exister.

Ce lieu "trans" est un lieu de traduction en psyché de quelque chose qui n’a pu être décodée. C’est parler, c’est mettre en mots et c’est prendre de la distance. Une fois la traduction faite, c’est pour le groupe en formation, la capacité à s’autoriser à revisiter les traductions et à pouvoir en rejeter certaines pour s’en différencier. C’est un espace de pensée sécurisée où des thèmes graves, douloureux, générant honte, dégoût, révolte, tristesse vont pouvoir être parlés sans danger. Sans danger, c’est-à-dire sans jugement sur le ressenti ou le vécu de chacun, sans danger parce qu’on peut penser la mort sans en mourir. Sans danger de faire part de ses expériences professionnelles et de les partager. C’est travailler avec le réel et l’imaginaire et c’est l’inscrire dans la symbolisation pour pouvoir sortir du catastrophisme et de la répétition.

Cette formation se veut structurante sur le plan conceptuel et soutenante sur le plan émotionnel. En référence aux concepts de Handling et Holding qui renvoient à des éléments de portage au sens psychique du terme, chacun pourra alors trouver sa place et la bonne distance. C’est une formation qui permet de "faire avec" ce quelque chose d’inéluctable qui est la mort sans être complètement morcelé.

Face à l’impact sidérant que tout un chacun vit dans la disparition d’un proche, l’élaboration collective autour de la mort va permettre de penser et de faire trace pour que des soignants formés interviennent à bon escient. Pour un étayage approprié, la présence de deux formateurs prend alors tout son sens dans une dynamique d’encadrement créatif et pour une dimension éthique. La représentation d’un couple parental hétérosexuel est ici sans équivoque et cette option relativement originale permet aux membres du groupe de s’appuyer sur deux figures différentes tant par leur sexe que par leur fonction. Ainsi les associations d’idées, la pensée et le faire penser s’articulent avec le groupe à plusieurs niveaux. Le traumatisme de la mort qui a sidéré le psychisme des soignants peut alors se délier, se parler. L’agressivité, la dépendance affective sont exprimées pour qu’un vrai travail de changement naisse autour des représentations morbides. Intervenir à deux soutient une démarche éthique qui prône avant tout le respect des personnes avec lesquelles les formateurs vont cheminer au cours de ce stage.

Une écoute à deux, un portage à deux, assurent une certaine sécurité de base. Cela permet une supervision constante qui évite collusion et retenue du pouvoir, qui facilite une régulation de l’implication personnelle et nourrit une analyse croisée des différentes séquences vécues et partagées avec les soignants en stage.

Une formation pour donner une autre dimension à l’acte médical

Devant la mort, le risque est d’éluder le problème, de faire silence. Cette formation nomme la réalité de l’événement et permet de s’inscrire dans la temporalité. Dire ce qui s’est passé avant l’accident, ou avant l’interruption médicale de grossesse, raconter ce que chacun en a vécu ou se souvient d’en avoir vécu, c’est faire trace, c’est lutter contre le refoulement, contre l’oubli. C’est paradoxalement "se souvenir de belles choses", des temps forts d’un accompagnement et c’est valoriser le travail des soignants, leurs tâches souvent ingrates et non reconnues. C’est mettre en lumière toute la dimension de leurs compétences relationnelles et humaines. Réfléchir en groupe à partir d’interventions théorico-cliniques et de vidéogrammes sur la compréhension du processus de deuil permet d’avoir une représentation autre de l’endeuillé, des étapes incontournables que chacun va devoir franchir. Il est alors possible de sortir de clichés défensifs qui jugeraient comme adaptées, conformes, certaines attitudes et pas d’autres. C’est ainsi que pleurer, hurler, être désespéré, sangloter mais aussi être prostré ou rire ou flotter sont des réactions à prendre en considération avec la même attention, le même soin, personne ne pouvant présager des conséquences ultérieures à ces états émotionnels.

L’expérience nous montre que plus on est attentif et attentionné avec une famille endeuillée, plus on participe à sa réorganisation psychique et plus on est dans la prévention d’un possible développement d’un deuil pathologique. L’accueil et la prise en charge des endeuillés sont une affaire sociale et collective et ne devraient pas déboucher sur une prise en charge psychologique spécifique si l’environnement familial, amical, médical assume son rôle de contenant au moment des faits. La perte de rituels de deuils, l’isolement et la solitude des familles créent des pertes de liens, de tissu social et les accrocs de la vie restent béants.

La fonction d’une formation pour des soignants accompagnant des familles confrontées à la mort est de les amener à "aller et venir" dans un travail de tissage en posant du cadre, de la réalité, de la reconnaissance, de la temporalité, dans une durée souvent courte mais essentielle pour le devenir du patient en deuil et de sa famille. L’élaboration collective autour de la mort permet de sortir de la solitude et permet de penser des protocoles communs et individuels pour être à même d’intervenir à bon escient. C’est un réel travail d’équipe qui mobilise tout le personnel d’un service : aides soignants, agents de service hospitalier, infirmiers, sages-femmes, médecins, mais aussi les cadres et le personnel administratif car aucun n’est épargné quand la mort frappe un patient dans un service.

La famille va avoir à faire à l’ensemble du corps médical, et plus les équipes seront préparées à accueillir ces familles en deuil, plus seront limitées les escalades à la violence, à l’injustice, à l’incompétence, à réclamer réparation, à entrer dans des procédures.

En guise de conclusion donnons la parole à Annie Duperey, en reprenant un extrait de son livre "Le voile noir" :

« Faites pleurer les enfants. Maintenant que je reconnais - si tard - le chemin que j’ai pris et qui m’a amenée à écrire ce livre, un chemin que nul, peut-être, n’aurait pu m’empêcher de prendre tant était puissante ma résistance à la souffrance et mon instinct de faire bloc contre elle pour la nier, j’ai envie de dire quelque chose.

On rêve toujours que ce que l’on écrit puisse être utile à quelqu’un, ne serait-ce qu’à une seule personne, que ce que l’on a sorti de soi avec peine ne reste pas un monologue stérile, sinon autant vaudrait prendre ces pages et les enfermer tout de suite dans un tiroir.

Alors, à tout hasard...
Si vous voyez devant vous un enfant frappé par un deuil se refermer violemment sur lui-même, refuser la mort, nier son chagrin, faites-le pleurer. En lui parlant, en lui montrant ce qu’il a perdu, même si cela paraît cruel, même s’il doit vous détester pour cela ... Pourtant, percez sa résistance, videz-le de son chagrin pour que ne se forme pas tout au fond de lui un abcès de douleur qui lui remontera à la gorge plus tard. Le chagrin cadenassé ne s’assèche pas de lui-même, il grandit, s’envenime, il se nourrit de silence en silence, il empoisonne sans qu’on le sache.

Faites pleurer les enfants qui veulent ignorer qu’ils souffrent, c’est le plus charitable service à leur rendre. »

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